Où va l’argent ? Entre colères de rue, retour à Lyon et arbitrages européens
Il est vingt heures passées, samedi soir, quand je remets les pieds à Lyon après une semaine intense à Bruxelles. Trois jours plus tôt s'y achevait la Semaine européenne des régions et des villes — une « semaine » qui, selon un sens du calendrier tout bruxellois, ne dure en réalité que du lundi au mercredi. J'y ai passé l'essentiel de mon temps à courir d'un bâtiment à l'autre afin d'interviewer des partenaires de projets européens pour ICONS, tout en m'accordant, le dernier jour entre deux entretiens, un détour incontournable par l'exposition, ses stands de projets et, surtout, ses dégustations de spécialités régionales venues de toute l'Europe.
Dégustations de spécialités régionales à l’exposition de la Semaine européenne des régions et des villes, Bruxelles, 14 octobre 2026.
Le retour à la réalité lyonnaise n'en est que plus contrasté.
À la gare de la Part-Dieu, la station de métro a baissé le rideau. Les tramways circulent encore, mais aucun bus ne passe. Je décide donc de rentrer à pied, comme cela m'arrive parfois : trois quarts d'heure de marche avec un lourd sac à dos sur les épaules et ma valise qui me suit sur ses roulettes.
C'est en remontant le cours Lafayette que je remarque l'odeur âcre du gaz lacrymogène. Pourtant, à première vue, l'atmosphère a presque la légèreté d'un samedi soir ordinaire : les rues sont fermées aux voitures et une foule joyeuse profite de la soirée à pied, à vélo ou en trottinette. Ce n'est qu'au fil de mes pas que le décor révèle l'envers de la fête : une longue file de fourgons de police, des abribus fracassés et des vitrines en miettes. Dans le train, déjà, j'avais vu passer la vidéo : place Bellecour, le pavillon de l'Office du Tourisme — bâtiment emblématique du centre-ville — venait d'être mis à sac et incendié. Plus loin, rue Grenette, je vois une vingtaine de CRS s'élancer au pas de charge, pour arriver toutefois trop tard devant une boutique déjà pillée.
Fourgons de police aux Cordeliers, Lyon, 17 octobre 2026.
Un abribus fracassé, Lyon, 17 octobre 2026.
CRS rue Grenette, Lyon, 17 octobre 2026.
Le pavillon de l'Office du tourisme, place Bellecour, quatre jours après l'incendie, Lyon, 21 octobre 2026.
▶ La vidéo de l’AFP : l’Office du tourisme incendié, place Bellecour
Le grand paradoxe : un pays richissime où tout le monde manque de moyens
Ces débordements se sont greffés sur un mouvement de contestation, lui bien pacifique et légitime, qui a grondé ces derniers jours non seulement en France, mais aussi en Italie, en Espagne, en Belgique et au Portugal, sur fond de flambée des prix de l'énergie et de crise du logement. De Milan, Turin ou Rome — où la jeunesse lycéenne et étudiante dénonce la vétusté des locaux scolaires et l'envolée des factures — jusqu'à Lisbonne, Bruxelles ou Liège, le ras-le-bol se nourrit partout d'une érosion constante des services publics et d'un sentiment généralisé de pénurie.
Et si les forces de l'ordre peinent autant à contenir les débordements et arrivent parfois après la bataille, c'est en partie parce qu'elles subissent, elles aussi, cette même pénurie. Dans un réel publié sur Instagram, l'humoriste Lou Trotignon résumait d'ailleurs d'une formule mordante l'ironie de la situation actuelle en France : aujourd'hui, tout le monde manque de moyens, au point que « même les policiers se plaignent du manque de moyens ».
Pourtant, nous baignons dans une contradiction vertigineuse. Dans sa chronique publiée ce samedi 17 octobre dans Le Monde, l'économiste Thomas Piketty souligne que le budget par personne étudiante a chuté d'environ 20 % en termes réels depuis 2017 : « des centaines de milliers de jeunes ont travaillé dur pour obtenir leur baccalauréat, mais [...] rien n’a été prévu pour les accueillir dans le supérieur ». Face au discours officiel qui répète que les caisses sont vides, il rappelle que les patrimoines privés ont doublé en proportion du PIB en cinquante ans (passant de 300 % à 600 % du PIB) et que le patrimoine national bat tous les records historiques : « Autrement dit, la France n’a jamais été aussi riche : le problème que nous avons à régler est uniquement une question de répartition. »
C'est précisément sur ce sentiment d'abandon que prospèrent les raccourcis politiques. Mercredi 14 octobre, alors même que s'achevait la Semaine des régions à Bruxelles, Marine Le Pen s'y est retrouvée bien isolée après avoir menacé l'Union européenne d'un « bras de fer ». Venue défendre un plafonnement de la contribution nette française à 5 milliards d'euros (soit une coupe de 4,5 milliards, pendant que son parti réclamait à Paris un coup de rabot de 11 milliards d'euros en ciblant notamment... les fonds régionaux européens), elle n'a trouvé aucun écho, pas même chez ses alliés habituels en Europe, bien conscients de l'importance vitale de ces financements pour leurs territoires. Faire de Bruxelles le bouc émissaire budgétaire est une tentation récurrente, mais elle repose sur un immense angle mort : ignorer ce que l'argent européen finance réellement au coin de notre rue.
Ce que l'Europe paie (sans qu'on le sache toujours)
Quand on parle d'Union européenne, on pense volontiers à des normes ou à des sommets diplomatiques, rarement à nos infrastructures du quotidien. Pourtant, l'Europe gère un immense fonds d'investissement destiné directement à nos régions et à nos municipalités.
Sans jamais avoir besoin de prononcer le jargon bruxellois, il suffit de jeter un œil à la carte interactive de la plateforme The EU in my Region / Kohesio pour mesurer l'ampleur de cette mécanique : rénovation thermique d'établissements scolaires et d'hôpitaux pour faire baisser les factures d'énergie, extension de lignes de tramway, modernisation des réseaux d'eau potable face aux sécheresses, reconversion de friches industrielles ou soutien aux petites entreprises locales. Lorsque les budgets nationaux se contractent, c'est bien souvent ce canal européen qui permet encore aux collectivités locales d'investir sur le terrain.
Or, la manière dont cet argent sera distribué ces prochaines années fait aujourd'hui l'objet d'un bras de fer décisif à Bruxelles.
« Champions d'élite » contre « tissu local » : le choc des visions
J'ai pu mesurer l'intensité de ce débat dès le lundi matin à Bruxelles, lors de la conférence de presse inaugurale de la Semaine des régions au Berlaymont. J'avoue m'y être rendue un peu blasée, m'attendant à une succession de déclarations convenues et de langue de bois institutionnelle. C'était compter sans l'énergie communicative et le franc-parler de Kata Tüttő, présidente du Comité européen des régions, aux côtés de Raffaele Fitto, vice-président exécutif de la Commission européenne.
Raffaele Fitto et Kata Tüttő lors de la conférence de presse inaugurale de la Semaine européenne des régions et des villes, au siège de la Commission européenne, Bruxelles, 12 octobre 2026.
En quelques minutes, deux visions de l'investissement public se sont affrontées sans détour.
D'un côté, l'approche défendue par Raffaele Fitto et la Commission européenne : face aux urgences géopolitiques, à la crise énergétique et à la course technologique mondiale, Bruxelles souhaite regrouper plus de 500 programmes actuels dans 27 plans de partenariat nationaux et régionaux, négociés avec les gouvernements des États membres. L'objectif affiché est la simplification, la flexibilité et la rapidité, afin de concentrer les ressources sur les nouvelles priorités stratégiques.
De l'autre, la mise en garde lucide de Kata Tüttő contre ce qu'elle qualifie de véritable scénario de « Hunger Games » budgétaire. En confiant une enveloppe unique aux capitales nationales — souvent soumises aux urgences de court terme et aux calendriers électoraux —, on déplace la compétition à l'échelle nationale : le logement abordable, la résilience hydrique, l'emploi des jeunes ou les transports locaux risquent de devoir se battre pour des miettes face aux priorités d'urgence. Pour l'élue locale de Budapest, négocier ces plans nationaux revient déjà à remplir un « sudoku tueur » technocratique, au risque de voir disparaître purement et simplement la capacité d'action directe des régions et des villes.
Et pour appuyer son propos, Kata Tüttő a dégainé un argument scientifique de poids : une étude publiée en août dernier dans le Journal of Common Market Studies par des équipes de recherche de la Commission européenne (le Joint Research Centre).
Selon elle, l'investissement territorial créerait « trois fois plus d'emplois ». L'étude, fondée sur une modélisation de l'ensemble des régions de l'UE, est un peu plus nuancée, mais va dans le même sens : en comparant la logique territoriale de la politique de cohésion à celle, compétitive, du programme de recherche Horizon 2020, elle montre qu'à budget identique, l'investissement territorial crée environ deux fois plus d'emplois au pic de son impact et réduit les écarts entre régions, quand l'approche compétitive offre un PIB un peu plus élevé à long terme, mais creuse les inégalités.
Financer des pôles d'excellence profite essentiellement aux quelques capitales et métropoles déjà très riches, capables de capter ces fonds compétitifs. À l'inverse, investir au plus près des besoins locaux irrigue l'économie réelle, soutient l'emploi de proximité et garantit concrètement ce que les institutions européennes appellent désormais le « droit de rester » : la liberté de vivre et de travailler dignement dans sa région, sans être poussé au départ par la disparition des services publics ou l'explosion des coûts du logement et de l'énergie.
Le parc du Cinquantenaire au coucher du soleil, Bruxelles, 15 octobre 2026.
Et vous, qu'en pensez-vous ?
Des vitrines brisées du centre de Lyon aux salles de presse bruxelloises, toutes ces scènes tournent finalement autour d'une même question : comment répartir et orienter l'argent public ?
J'aimerais beaucoup avoir votre avis là-dessus :
Avez-vous déjà remarqué des projets financés par l'Union européenne près de chez vous (ou eu la curiosité de chercher votre ville sur la carte Kohesio) ?
Entre l'approche centralisée pour réagir vite aux crises et l'investissement direct dans les régions et les services du quotidien, quelle priorité vous semble la plus juste aujourd'hui ?
Dites-le-moi en commentaire. Et si vous souhaitez lire l'un des trois articles du Monde cités dans ce billet (sur la colère sociale en Europe, la chronique de Thomas Piketty ou la venue de Marine Le Pen à Bruxelles), tous réservés aux personnes abonnées, écrivez-moi : mon abonnement me permet d'en offrir jusqu'à cinq par mois, à la première demande reçue, la première satisfaite !